Les évadés volontaires

“Je vois notre maison, et ma frayeur s’évade.”  Molière, Amphitryon. I, 1.

Déjà après trois pas dehors le souffle revenait. Dehors c’était le ciel, l’air frais, le chemin large, la possibilité de se poser des questions sans y répondre et de parler seule par instants, quand il n’y aurait plus personne à portée de vue. Me retourne une fois, après m’être assurée que personne ne me verrait, pour vérifier que j’ai bien laissé le portail derrière moi. Que j’en suis sortie. Pourquoi pas courir après ces heures empesées sur une chaise ou contre la tapisserie tout contre même format même motif glissée parmi les plantes mais ne planant pas, seulement en façade pour fuir.

8h, un horaire parfait pour retrouver sa peau et commencer un jour loin du monde. Eu venho d’ai, eu vou aqui. J’ai mal aux pieds mais ils me porteraient n’importe où pourvu que ça me laisse le temps de raccommoder mes failles et me refaire un visage. Au début le chemin lui-même semble pressant: on ne sait trop s’il faut lui faire confiance. Si quelqu’un surgissait d’une sortie que je n’aurais pas repérée et m’intimait l’ordre de rentrer? Pire, voudrait se joindre à ma séance de récupération?

Je refais peau, je refais souffle, je reprends mes esprits et laisse partir tout ce qui n’appartient pas à cet endroit précis où je pose le pied ni à cet instant précis où mes yeux reposent sur l’horizon rassurant. Au début le pas pressé, à présent la cadence est ajustée : on sait qu’il y a le temps et que ce temps est nécessaire pour rejoindre l’autre bord, au fond de soi.

Il commence à faire chaud, pourtant mes joues contrairement à cette nuit ne prennent pas de couleur. Indifférentes à l’agression venant de ce qui leur est nécessaire aussi pour vivre, contrairement à cette nuit.

Où va-t-il celui-là? Sorti de nulle part et sautillant loin devant, un compère panaché me rappelle qu’ici la cohabitation est aussi faite de fuites des dominés face aux dominants. L’écureuil ne s’arrête pas, aucun doute dans sa démarche. Le voilà qui oblique à gauche et traverse la route pour se fourrer dans un buisson. Il rentre, je sors. Ma tanière: les grands espaces où l’on peut se confondre, les doigts jusqu’au ciel et les pieds dans la boue, toutes dimensions anéanties: un point dans le paysage. Merci écureuil coureur vers la maison refuge, je prends moi aussi refuge et y’a pas de mal à ça vu que ça semble naturel pour toi. Où est le reste de mon espèce?

L’instinct qui dit « rentre ».

Un animal qui survit en avalant chaque seconde avec la peur d’y rester et l’instinct de conservation. Survivre au-dehors tandis que je revivais au même endroit, dichotomie asymétrique: l’écureuil ne pouvait plus fuir les hommes, eux qui avaient tout envahi. Ma situation m’apparaît chanceuse tant que les sorties de secours se trouvent encore, même si je ne sais pas grimper aux arbres.

Il remontait lentement la pente et de loin j’ai su qu’il était comme moi. Peut-être aussi qu’il avait mal, une soirée mal finie, une vie qui fait demi-tour? A cette heure, la démarche tranquille et timide, le regard baissé, c’était juste un autre évadé d’une fête naufragée. Habits propres et décontractés, rien dans les poches, mains vides, tête nue; prisonnier du réel s’échappant hors des enceintes closes. Le même refuge pour nous deux et l’espace d’un instant, la collusion des errances solitaires. Complices involontaires d’un délit de fuite hors des bords trop serrés pour nous.

Nous nous sommes soigneusement évités, chacun gardant la distance requise pour ne pas avoir à relever la tête ne pas avoir à croiser nos regards trop près ne pas avoir à saluer ne pas avoir à se demander si ça se voyait oui ça se voyait on était si mal l’heure d’avant et ça se voyait aussi qu’on était coupables d’avoir tout laissé en plan les autres leur volonté de nous avoir près d’eux mais pourquoi faire? Cette politesse signait la reconnaissance mutuelle de nos conditions, chacun pour soi sachant le poids porté par l’autre.

T’étais où?

Je marchais dehors. Je ne faisais rien que me remplir de tout ce qui m’avait échappé, me libérer de cette apnée imposée.

J’ai têté les odeurs du vent, recollé mes pieds à la terre, salué tacitement l’écureuil et l’évadé et aux bras j’ai la marque du soleil brûlant qui ne peut me faire si mal que mes échecs cuisants à essayer de me fondre dans votre paysage. Je suis allée me bercer du réconfort absent, en plein silence et en plein soleil mon corps était à nouveau vivant une faim de loup te dis-je.

E vado via, dove il mondo mi parla.

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