Poèmes de rue : genèse d’un projet mutant

Avignon, jeudi 19 mars 2020

Novembre 2019 : je réfléchis depuis un moment à afficher mes poèmes publiquement.

Envie de tenter une expérience…

Il y a également la volonté de redonner les mots à la rue. Ne pas réserver l’écriture, la lecture à ceux qui sont à l’intérieur (sic: à l’heure où j’écris, ma volonté est de fait contrariée et ne concerne plus que ceux qui ont une connexion internet), la proposer sans l’imposer au regard des passants. A tout moment. Ce moment qui sera peut-être éphémère. Proposer également, via l’utilisation d’un hashtag, de partager la trouvaille du poème sur les réseaux sociaux, voire de le lire à voix haute, de le compléter. La dimension co-créatrice m’importe même si je sais qu’elle a une probabilité très faible d’être réalisée.

Des questions pratiques se posent : où installer mes textes, comment les faire voir tout en demeurant dans une relative discrétion, quel support de fixation utiliser, quel support d’écriture ?

Rapidement, je choisis de revenir au tissu et au fil. Le lien que je tente désespérément de créer, qui réunira donc mes mots au monde extérieur par un simple fil. Le tissu qui porte une trame, trame des mots, trame d’une histoire, le tissu qui sera résistant aux intempéries.

Le temps passe et Noël approche. Je ne me lance pas : je n’ai pas de texte, je ne sais pas si je dois choisir une orientation d’écriture. La vérité : j’ai peur du jugement et j’ai peur de pondre des mots convenus pour ne froisser personne, pour que ça plaise au maximum. Vouloir être aimé pour d’autres mots que les miens est inconcevable. Mon projet n’est pas fait pour être sympathique, démagogique. Je dois dépasser ce cap du sur-mesure. Il me faudra du temps pour me rappeler qu’on écrit pour soi et avant tout pour soi, et qu’on se retrouve dans les mots des autres à condition qu’ils délivrent une part de vérité. Noël approche et la rue est à la fête, consommation de masse et décorations vulgaires. Je passe mon tour et espère retrouver la motivation aux beaux jours.

Début 2020 : je décide de profiter du printemps des poètes pour participer, seule, à ma façon, à cette manifestation. Le thème de cette année : le courage. Qu’importe le thème. J’ai repéré lors de marches dans le centre les endroits où je pourrai accrocher ma ficelle-tissu de mots. En particulier, le mur au bout de la rue Ste-Catherine : ce mur criblé de trous où les creux abritent des objets étranges, céramiques colorées et tags hétéroclites. L’endroit parfait pour nicher un poème, en espérant qu’il y ait du passage régulier pour faire vivre cet espace et donc lire ce qui sera déposé.

Fin février 2020 : je suis prête. J’ai récupéré du tissu dans une ressourcerie créative. J’ai quelques premiers textes qui me plaisent moyennement mais je compte sur l’amorce du projet pour me dérouiller et me faciliter la tâche en libérant peu à peu mes blocages : j’ai encore du mal à écrire comme d’habitude en sachant que je risque d’être lue par le quidam. Ainsi, je ne me fixe pas de nombre de textes. J’espère en avoir une dizaine qui me conviennent, à répartir simultanément ou successivement dans les endroits repérés.

29 février : je retourne marcher près du mur aux trésors.  A la place : un trou béant. Les travaux pour réhabiliter la prison Ste-Anne ont en effet commencé, le mur a été démoli et à la place j’entrevois un chantier empli de gravats.

1ère semaine de mars : Enfin le premier poème est prêt. Un matin début mars (j’ai noté dans mon agenda le mardi 3 pour ne pas me dérober), je pars le déposer dans ma petite rue à l’endroit repéré. Trop de monde, peur d’être vue. Je repars bredouille et ajourne mon agenda.

Samedi 14 mars 2020, 10H44 (données de la photo prise avec mon téléphone) : J’accroche enfin ce premier poème à un poteau près de l’impasse des pensées, image évoquée dans le texte. Photo prise, je rentre l’esprit tranquille et joyeux. Le sentiment d’avoir accompli un petit méfait, ressenti une petite trouille grisante, vaincu la procrastination, fait le plus dur. Avoir fait ce qui me tenait à cœur, peu importe la suite. En sachant pertinemment qu’il ne se passera rien et que mon mouchoir-poème restera ainsi, le temps de tomber à terre dans l’oubli. Et moi de rester aussi discrète qu’à l’accoutumée, pas plus reconnue après qu’avant.

Le coronavirus fait rage en France et les mesures de confinement tombent le lundi 16 mars.

Plus question d’afficher d’autres poèmes.

Le projet prend alors une autre forme, uniquement numérisée.

Comme prévu, je prends les poèmes en photo et les partage sur mes profils de réseaux sociaux mais ils resteront confinés eux aussi, avec moi.

Je n’ai pas le cran ni l’audace d’aller prendre l’air comme autorisé dans un périmètre restreint, afin d’aller déposer mes autres textes.

A quoi bon ? Il n’y a personne dans la rue et le risque est trop grand. Paradoxalement, je sais aussi que le calme qui envahit enfin l’espace urbain pourrait faire que l’attention des gens soit attirée… même si toucher un objet posé là est juste impensable vu le risque sanitaire actuel.

A ce moment, je m’imagine récupérer les textes et aller les afficher une fois tout ça fini, quand les gens auront repris leurs esprits, ouvert peut-être leurs yeux sur la préciosité du temps et seront plus attentifs à leur environnement de vie.

A ce moment déferle aussi sur les réseaux sociaux une vague d’initiatives pour occuper les gens à tout prix, que ce soit par la culture, l’art en général, activités de toutes sortes pouvant se dérouler à la maison. Je veux que mon projet conserve son intention initiale, sans être assimilé à une énième proposition de consommation de masse pour assassiner le temps.

Je n’ai donc rien changé, ou si peu.
Mon projet de poèmes partagés devient « poemedechezoi » au lieu du hashtag « poemederueavignon ». Ces poèmes de rue deviennnent paradoxalement des poèmes de chez soi…

Les gens sont sollicités de toutes parts et peinent à structurer leur temps pour le faire passer durant cette quinzaine de confinement – durée initialement annoncée. J’utilise les hashtags suivants :
#poemedechezsoi #avignon #poesie #printempsdespoetes #ecritureintuitive #ecriturespontanee #ecrituretherapie #viedauteure #confinementfriendly #bienensoi #bienchezsoi #upcyclingart #zerowasteart

Me voilà à soumettre ma proposition au milieu d’un tumulte numérique assourdissant. Je n’escompte rien, mais je serai peut-être lue à défaut d’être suivie.

Ecrire est nécessaire, être lu est vital.

Je dois m’extraire de la peur viscérale de la facilité, de l’opportunisme, de la trivialité, de la fadeur.

Seulement écrire et advienne que pourra.

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